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Hommage à Alphonse Klur
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La première image qui vient à l’esprit à l’évocation d’Alphonse Klur est celle d’un acteur majeur de la vie polinoise. Alphonse était sur la brèche aux quatre coins de l’espace public polinois : au lycée comme enseignant et animateur de la vie scolaire, à la municipalité où il fut régulièrement élu et un temps maire-adjoint, à la paroisse dont il animait les offices depuis l’orgue, sur la place du marché ou dans la rue pour y distribuer des tracts ou simplement discuter avec les gens. Tel un citoyen grec sur l’agora, Alphonse se voulait promoteur de la démocratie, animateur de l’espace qui s’étend entre les hommes (Inter homines esse), où s’échangent opinions et perspectives. Son « daimon » était à n’en pas douter politique. Le personnage n’est cependant pas aussi simple. On a affaire avec Alphonse à une personnalité multiple, complexe, paradoxale, souvent dérangeante, voire incomprise que l’on peut tenter d’expliquer, au sens propre du latin explicare, qui est déplier, – déplier un vêtement par exemple, ou dérouler un manuscrit. 1ère page, 1er pli : l’enfance alsacienne. Alphonse naît à Katzentahl un jour de printemps, le 25 mai 1942, dans une Alsace une nouvelle fois douloureusement blessée et divisée par la guerre entre la France et l’Allemagne. Il assimile au cours de son enfance langue et culture alsacienne qui resteront sa vie durant, son socle, sa référence. « Chez nous en Alsace » disait-il souvent. (Ses dernières volontés confirmeront cette appartenance puisqu’il demandera à reposer « parmi les siens, face à la plaine d’Alsace et à la Forêt Noire »). Il n’en apprend pas moins bien sûr le français, il l’apprend d’ailleurs si bien qu’il finira par l’enseigner. Si, pour reprendre une préoccupation du moment, on avait demandé à Alphonse s’il se sentait français, on aurait eu probablement pour réponse l’éclat de rire franc et sonore dont il était coutumier. Il aurait peut-être ajouté à la manière de Mona Ozouf (petite écolière bretonne devenue grande universitaire), que l’identité nationale a toujours résulté dans notre pays d’une Composition française de cultures et de peuples divers et colorés. 2e page, 2e pli : les années de formation. A l’âge de 11 ans Alphonse entre au petit séminaire des Trois Epis puis de Bertigny, près de Fribourg en Suisse. Outre le menu habituel des études secondaires avec une mention particulière pour les humanités grecques et latines, il acquiert une culture musicale et bien sûr une culture religieuse. Alphonse répond alors, – c’était le plus souvent le cas –, à une vocation religieuse que ses parents avaient eue pour lui. Les études secondaires achevées, il entre au grand séminaire à Luxembourg. Alphonse ne tarde pas alors à souffrir de problèmes de santé qui l’amènent à consulter. Le médecin avisé soupçonne une maladie psychosomatique et lui suggère de changer de projet de vie. Alphonse suit ce conseil, mais gardera une trace de cette vocation non réalisée. A Poligny, il se dévouera à la paroisse dont il animera les offices jusqu’à l’extrême limite de ses forces. Il joue pour la dernière fois le 22 novembre dernier. Il y tenait particulièrement car c’était, disait-il, la Sainte Cécile. Dévouement à la paroisse, pas seulement ! On sait, par exemple, qu’il animait, chaque été, une session de formation des organistes jurassiens à la liturgie. 3e page, 3e pli. : les études universitaires et la profession. Alphonse s’oriente vers les études auxquelles il était le mieux préparé, les lettres classiques, études qu’il conduit à la faculté des lettres de Besançon. Il fait la connaissance d’Anne-Marie Hollaender qui devient son épouse. Licence et Capes en poche, Alphonse et Anne-Marie sont nommés au lycée de Poligny. Alphonse enseigne le français, le latin et même, un temps, le grec à la plus grande satisfaction de ses élèves qui saluent son efficacité pédagogique et se souviennent de sa convivialité. Il a le bonheur très rare pour un professeur de voir une élève obtenir le 1er prix du concours général de thème latin. Ajoutons qu’au lycée, Alphonse ne se contente pas d’enseigner. Il anime la vie scolaire en organisant ou en accompagnant des voyages et s’investit dans l’action syndicale. Alphonse n’est bien sûr pas seulement un homme public. Deux enfants naissent à son foyer, Anne-Cécile et Jérôme, – Anne-Cécile à qui il transmettra sa passion pour la politique au quotidien, – Jérôme qui partagera son goût pour la musique. Est-ce le grand bonheur ? Pas tout à fait. Il arrive, dit la chanson, que « la vie sépare ceux qui s’aiment ». Cela arrive à Alphonse qui doit quitter Anne-Marie, « invitus, invitam ». L’épreuve est dure mais la vie ne tarde pas à reprendre ses droits. Avec Françoise Frachon, Alphonse retrouve le goût du bonheur. Trois petits-enfants, Hugo, Quentin et Robin voient le jour au foyer d’Anne-Cécile. Alphonse cultive alors, avec un grand plaisir, l’art d’être grand-père mais n’en délaisse pas pour autant ses activités musicales et politiques. Les années passant, la musique prend de plus en plus d’importance. Il est choriste à l’ensemble Opus 39 d’Arbois, prend des cours d’orgue auprès de ses amis Michel Chapuis puis Etienne Baillot, organise des concerts à la collégiale. Enfin, bouquet final, il a la grande joie d’organiser et de célébrer, avec l’aide de la municipalité, et l’appui de son ami Laurent Beyhrust, le 150e anniversaire de l’orgue Cavaillé-Coll de la Collégiale : trois concerts dont on se souviendra. Pendant les quinze dernières années de sa vie, Alphonse lutte méthodiquement contre la maladie sans jamais baisser la garde, armé d’un optimisme et d’une joie de vivre à toute épreuve, accompagné jusqu’à son dernier souffle par Françoise. D’où pouvait lui venir cet optimisme et cette joie qui l’habitaient ? Il me confiait quelques jours avant de mourir ne pas croire à l’immortalité de l’âme : « Mon ami R. m’a téléphoné. Il m’a dit ‘tu verras, la mort est une expérience merveilleuse’ » et après un silence : « C’est un mystique, c’est un fou… il n’y a rien avant, rien après ». Mais, – et le paradoxe n’est qu’apparent –, Alphonse n’en était pas moins chrétien de tradition et de conviction. Le message évangélique était pour lui indépassable et nourrissait son engagement politique. S’il ne se croyait pas immortel, le lecteur assidu de Témoignage chrétien et de L’humanité Dimanche qu’il était, croyait, en revanche, à l’immortalité de son combat pour une société plus juste. C’est peut être de ce côté qu’il faut chercher une raison de son optimisme. Dans un temps où religion, tradition et autorité se sont affaiblies au point de mettre en péril les bases de notre vivre ensemble, Alphonse Klur ne rêvait rien tant que fonder, comme tous les révolutionnaires de l’époque moderne et à la manière des Romains, un nouvel ordre des choses. Le message que nous laisse Alphonse, l’homme privé autant que l’acteur politique, est que le sens de la vie et de la politique est la liberté, que « le miracle de la liberté » (dixit H. Arendt) est le pouvoir de commencer quelque chose de neuf, mais c’était là, déjà, une des plus belles leçons des langues anciennes puisque le grec archein veut dire commencer et commander, soit être libre, et le latin agere, pousser devant soi, mettre quelque chose en mouvement.
Claude Rigaud (Collègue, voisin et ami d’Alphonse)
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