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Introduction
La
Vouivre est peut-être la plus célèbre des légendes
de Franche-Comté (1). Elle est mentionnée dans tous les
ouvrages des folkloristes comtois, qui attestent qu’elle était au
XIXe siècle fortement ancrée dans les croyances populaires et
largement répandue ; elle a été retenue par tous les auteurs de
recueils de contes et légendes ; elle n’a cessé d’inspirer les
romanciers, les poètes et les artistes ; enfin il n’est qu’à
évoquer le courrier que nous avons reçu à ce sujet pour mesurer
combien cette croyance – ou tout au moins les récits divers qui s’y
rapportent – est encore vivante dans les campagnes. C’est
Désiré
Monnier qui, en 1818, dans son Essai sur l’origine de la Séquanie,
mentionne semble-t-il pour la première fois la croyance populaire
en la Vouivre. L’auteur, qui se voulait un historien “sérieux”,
déclare rapporter des traditions orales qu’il avait été amené à
connaître. Il présente la Vouivre sous sa forme la plus pure : serpent
ailé, elle traverse la nuit comme un trait de feu et porte au front une
escarboucle qu’elle dépose sur la rive quand elle va boire ou se
baigner ; celui qui pourrait alors s’emparer du joyau serait à jamais
riche et heureux. Il
faut dire qu’elle a trouvé place dans un ouvrage qui, recherchant le
mystère partout, en voit là où il n’y en a pas. Car, si la Vouivre est un animal fantastique, son nom même n’a rien de
mystérieux. Vouivre est tout simplement issu du latin vipera : la vipère, le serpent.
Mais ce n’est qu’une des multiples formes qu’a données, selon les
dialectes, l’émymon latin. Sans entrer dans les détails, signalons
que deux phénomènes bien connus des philologues rendent compte de l’évolution
phonétique : 1.
Situé entre deux voyelles, [p] a donné [v] ( exemple : ripa ->
rive) 2.
À l’initiative, v latin,
prononcé [w] , a abouti généralement à [v] (exemple : vinus ->
vin). D’où la forme attestée dès l’ancien français : vivre. Mais,
dans certains cas, l’évolution a été différente : - soit que l’évolution de [w] n’ait
pas été complète, auquel cas on aboutit en ancien français à [w], [vw],
transcrit de différentes façons : wivre
(2), vuivre, vouivre. -
soit que l’évolution ait subi l’influence de mots d’origine
germanique où [w] était passé à [gw], puis [g]. Exemple : * wardon
-> garder ; * wërra -> guerre. D’où la forme : guivre, ou givre. Lorsque,
en moyen-français, la langue française adopta la forme semi-savate vipère, calquée sur le latin,
les formes anciennes trouvèrent refuge dans les dialectes, où elles
survivent encore pour désigner des serpents plus ou moins fabuleux. La
forme guivre a en outre été conservée dans la langue spécialisée du
blason, où elle désigne le motif du serpent, ou de la couleuvre
couronnée avalant un enfant. Ailleurs,
Désiré Monnier commet encore une totale erreur en supposant que vaivre et vouivre sont deux variantes d’un même mot. Vouivre, nous l’avons vu, est issu du latin vipera, tandis que vaivre
provient d’un mot gaulois *vobero
ou *vabero, qui désignait un
petit ruisseau plus ou moins caché, l’endroit où de l’eau sourd de
terre. C’est pourquoi on le retrouve dans des lieux-dits pour
désigner une source, un ruisseau, mais aussi un bois, une prairie ou
une terre humide (exemple : Pré de Vaivre, bois de Vaivre, source de
Vaivre, Grande de Vaivre, etc.). Cette
fausse analogie a été fréquemment commise, et l’est encore aujourd’hui,
et ce pour deux raisons essentiellement ; d’abord parce que le gaulois
vobero ou *vabero, a donné à côté de vaivre,
les formes vavre et surtout voivre, dont la prononciation
dans certains parlers a pu se confondre avec celle de vouivre ; ensuite parce que la Vouivre passant généralement pour
hanter les lieux humides, on s‘attendait tout naturellement à ce qu’il
y en eût une dans les lieux-dits “de vaivre” ou “de voivre”,
qui devaient leur nom à l’humidité de leur sol ; ils furent alors
appelés “de vouivre”, “de la vouivre”, ce qui fit naître des
légendes qui vinrent encore accréditer cette nouvelle appellation. Le noyau légendaire
La
Vouivre
(4), conformément à l’étymologie du mot, est un serpent. Sa
taille est variable : de quelques dizaines de centimètres à plusieurs
mètres de longueur. Rarement pourvue de pattes, elle possède toujours
deux grandes ailes de chauve-souris qui lui permettent de voler. Mais ce
qui la caractérise surtout, c’est qu’elle porte au front ,soit dans
une cavité du crâne, soit à l’extrémité d’une sorte d’antenne
griffue, une énorme pierre précieuse d’une valeur inestimable, le
plus souvent un rubis, appelé “escarboucle”, parfois un diamant, et
d’un éclat tel que lorsque la Vouivre vole, la nuit, elle laisse
derrière elle comme une traînée de feu. Elle dépose cette
escarboucle sur la rive, qu’elle cache dans la mousse, une touffe d’herbe,
ou sous une pierre, avant de boire ou de se baigner ; c’est à ce
moment-là seulement qu’on a des chances de s’en emparer : alors la
fortune de l’audacieux est faite. Mais si la Vouivre surprend le
voleur, sa vengeance est terrible. Mœurs
La
Vouivre passe la plus grande partie de son temps sous terre. Son repaire
peut être un trou qui s’ouvre à même le sol, une caverne au flanc d’une
falaise, ou le souterrain d’un château en ruines. Mais elle
fréquente aussi les milieux aquatiques : rivière tranquille miroitant
sous les feuillages, étang paisible au milieu d’un bois, source
courant sous la mousse ou s’étalant dans un bassin de pierre, parfois
même fontaine en plein cœur d’un village. C’est là qu’elle va
boire ou se baigner. La vouivre apprécie les lieux peu habités comme
les marais, les grottes : Courgenay
(5) est un exemple significatif. La
Vouivre n’est pas un animal vagabond. Elle a ses habitudes. Ses
déplacements se limitent le plus souvent à se rendre de son repaire au
lieu propice à ses ébats aquatiques. Parfois, elle vole d’un donjon
ruiné à un autre, ou tournoie au-dessus d’un clocher, ou se laisse
aller un temps au fil de l’eau. Ses sorties sont régulières. C’est
tous les soirs qu’elle surgit, à heure fixe, pour aller se
désaltérer. Exceptionnellement, le cycle peut être plus long. Ainsi,
à Avoudrey, c’est chaque année, à Noël seulement, qu’on a des
chances de l’apercevoir ; à Mouthier, c’est plus précisément
encore, ce soir-là, au onzième coup de minuit. Tant qu’on ne la provoque pas, la Vouivre n’est pas un animal dangereux. Obéissant, comme une belle mécanique, aux impulsions de sa nature, elle reste indifférente au monde des humains. Mais si l’on tente de s’emparer de son escarboucle, la bête devient soudain furieuse, fond sur l’imprudent et s’acharne sur lui avec une telle férocité qu’il est bientôt mis en pièces. Les
diverses traditions
Si,
dans la plupart des traditions la Vouivre reste conforme au modèle que
nous venons de décrire, il n’en est pas de même des récits qu’elles
rapportent, et qui diffèrent sur les moyens utilisés pour s’emparer
de l’escarboucle ou la façon dont la Vouivre s’est vengée : c’est
la Marguerite, de Mouthier, qui crut tenir l’escarboucle mais ne
serrait dans son tablier qu’un “tro d’chou” ; c’est le jeune
Dole qui ne dut la vie sauve qu’à sa fuite précipitée et à une
prière à Notre Dame (doc. II, 11) ; c’est le paysan de Vannoz
devenu “bossu des reins” depuis que la Vouivre l’avait écrasé
sous le cuvier où il s’était dissimulé; c’est le vigneron de
Mouthier qui, plus malin, avait hérissé son cuvier de pointes de fer
contre lesquelles la Vouivre vint se déchirer (doc. II, 9) ; c’est aussi
cet homme de Mouthe qui, étant parvenu à ravir l’escarboucle, n’eut
plus dans les mains que du crottin de cheval ou des feuilles sèches, et
en mourut de désespoir (doc. II, 14) ; c’est enfin le pauvre
Nicolas, qu’on retrouva au matin réduit en cendres. Certaines
traditions sont beaucoup moins pures, et la Vouivre s’y présente sous
des formes diverses. C’est qu’elles ont été contaminées par d’autres
croyances comme les dragons
(6). Ainsi,
la Vouivre d’Avoudrey, qui porte en plus de l’escarboucle une
couronne de perles et de diamants, ressemble à nombre de “serpentes
volantes” d’autres régions de France ; elle paraît aussi avoir
subi l’influence iconographique de la “guivre” qui, sur les
blasons, se trouve souvent représentée avec une couronne sur la tête
(doc. II, 12 scanner). La
vouivre de Valempoulières, qui passait pour garder un trésor fabuleux,
reprend tout simplement le motif mythologique bien connu du dragon
gardien de trésor (doc. II, 13). La
vouivre de Cubry, quant à elle, n’est plus que l’avatar d’un
autre dragon, celui que terrasse Saint Georges dans l’iconographie
chrétienne (doc.
II, 15). Il
est d’autres traditions encore où la Vouivre n’est plus seulement
une bête monstrueuse, mais où elle s’humanise, soit en se
présentant comme une créature mi-femme,
mi-serpent (8), soit en ayant été femme dans une existence
antérieure. Ainsi,
la Vouivre de Vadans n’est, dans certaines versions, qu’une copie de
Mélusine ; dans d’autres, c’était une princesse punie de son
égoïsme (doc
II, 17) De
même, la Vouivre de Vaugrenans, qui aurait été la propre mère de
Saint Georges, était devenue dragon à cause de sa méchanceté (doc. II, 16). Quant
à la Vouivre de Cicon, elle dut sa transformation à l’immense
chagrin qui l’accabla à la mort de son fiancé, et qui la rendit
folle et acariâtre. Enfin,
la Vouivre passe pour dévorer les petits enfants. Peut-être y a-t-il
eu là l’influence du motif héraldique de la “Guivre” avalant un
enfant. À moins tout simplement qu’il s’agisse d’une invention de
grand-mère, bien commode pour calmer les petits polissons ou interdire
aux enfants de s’approcher de la rivière ou d’une tour qui menace
ruine. Quant à la Vouivre de Clairvaux, contrainte d’abandonner une source tarie par Gargantua, la légende a fait place à la boutade. |