L’enseignement conjoint des langues anciennes s’inscrit dans une démarche militante qui croit à leur valeur formatrice et qui veut la promouvoir.
Le bénéfice culturel Annie Donville, IPR de Lettres
1. Faire vivre les langues anciennes
De langues mortes, le latin et le grec sont devenus langues anciennes. C’était déjà une victoire sur un certain négativisme. Mais défendre l’une des langues aux dépens de l’autre ou plutôt faire comme si l’autre n’existait pas quand on a choisi l’une, c’est faire le jeu de la vieille querelle des « anciens et des modernes ». Au contraire, les lier de façon étroite, c’est retrouver le vrai sens de la culture antique.
Le grec et le latin : un duo incontournable ou « de la richesse de la culture antique »
L’ordinaire est de distinguer la Grèce et Rome. Deux langues, deux cultures, deux littératures – qu’il est d’usage de présenter séparément. Du reste, la tradition est bien ancrée, puisque, scolairement, puis universitairement, nous avons affaire à deux disciplines. Pourtant, cette séparation a quelque chose d’artificiel, qui saute aux yeux si l’on considère qu’historiquement et géographiquement, ces deux littératures se superposent largement et, surtout, se mélangent. Certes, nous sommes en présence de deux langues : mais comment ne pas constater qu’elles expriment une même culture et que, sans se concurrencer, elles ont finalement produit, dans la continuité des siècles, une seule et même littérature – la littérature gréco-romaine ? (...) Les deux littératures s’inscrivent dans une histoire commune, et se complètent pour se lire comme une « littérature antique ».
Jean-Claude CARRIERE et Jacques GAILLARD - Littérature gréco-romaine (Préface)
L’étude du latin et du grec – nous disons bien de l’un et de l’autre - a toujours permis aux jeunes de prendre conscience de ce qu’est la syntaxe d’une langue, de faire attention aux formes, aux règles (...). Le sens des mots s’éclaire avec leur étymologie. Et il faut ajouter que l’étude des langues vivantes en bénéficie grandement, puisque presque toutes les langues européennes ont été à des moments divers pénétrés par le latin et le grec. Apprendre le latin et le grec, c’est multiplier dès le jeune âge les occasions de réfléchir sur le sens de la vie collective, sur la démocratie... Cette culture débouche ainsi sur une formation civique et morale, un apprentissage de la citoyenneté à l’école des inventeurs de la démocratie.
Jacqueline de ROMILLY et de Jean-Pierre VERNANT - Manifeste paru dans Le Monde du 20 février 1999
2. Démocratiser une double culture
L’apprentissage des deux langues, lié à la connaissance de cette double culture a deux puissants atouts : une valeur formatrice qui aide à la structuration de l’espritet une valeur d’intégration qui donne les référentsnécessaires pour se situer dans le monde qui nous entoure.
Une culture structurante et démocratique
Alors que chacun s’accorde à reconnaître...la nécessité de donner par un enseignement formateur des repères aux plus démunis, en particulier dans le domaine très structurant de l’apprentissage de la langue par son histoire et la mise à l’épreuve qu’impose la confrontation avec les textes fondateurs, les obstacles sont nombreux...
Impulser un apprentissage du latin, un apprentissage du grec, c’est aider les élèves à mieux franchir les obstacles, en leur montrant où sont les prises. Impulser un apprentissage du latin et du grec, ce n’est pas seulement informer – encore faut-il déjà le faire -, c’est inciter pour mieux former.
Roger FROMONT – IA-IPR de Lettres - L’Echo des Lettres n°1 – décembre 2001
L’école n’a pas su s’adapter aux défis modernes, au nouveau contexte. L’inculture historique des élèves, par exemple, est scandaleuse. (...)
Dans mon dernier livre « Des enfants et des hommes », je plaide pour l’étude systématique de la littérature classique. C’est la culture fondamentale de l’humanité. (...) Les pédagogues, dont je fais partie, ont commis des erreurs. Il y a quinze ans, par exemple, je pensais que les élèves défavorisés devaient apprendre à lire dans des modes d’emploi d’appareils électroménagers plutôt que dans les textes littéraires. Parce que j’estimais que c’était plus proche d’eux. Je me suis trompé. Pour deux raisons : d’abord, parce que les élèves avaient l’impression que c’était les mépriser, ensuite parce que je les privais d’une culture essentielle.
Philippe MEIRIEU – Directeur de l’INRP - Le Figaro Magazine
Les langues anciennes concentrent tous les ingrédients de la modernité. Elles obligent à une réflexion sur la citoyenneté et la démocratie, aident à apprendre les langues vivantes et oeuvrent à l’intégration. « Elles nous donnent accès à des civilisations matricielles radicalement différentes de la nôtre », observe Bernard Sergent, chercheur au CNRS et spécialiste des mythologies. Elles facilitent, continue-t-il, l’apprentissage des langues à déclinaison, les plus nombreuses en Europe. Par ailleurs, ce sont des outils dans l’étude des autres disciplines.
Reste que ce peut aussi être un choix d’intégration. Tous les enseignants de zones difficiles ont des exemples à citer.
Maryline BAUMARD - Le Monde de l’éducation (septembre 2001)
Des universitaires soutiennent qu’il est vain d’enseigner le latin et le grec à des élèves qui ne parviendront, au mieux, qu’à ânonner une déclinaison ou à lire quelques bribes de César ou de Platon en version bilingue. Si l’on suit ce raisonnement, toutes les disciplines seraient à rayer du cursus secondaire, car on déplore dans toutes le niveau médiocre des élèves.
Mireille KO, citée par Maryline BAUMARD - Le Monde de l’éducation (septembre 2001)
3. Retrouver et cultiver les racines de l’Europe
Lisons l’interview de Jean-Pierre Levet, président d’Eurosophia (Fédération européenne de professeurs de langues anciennes de l’enseignement supérieur) dans la revue Valeurs mutualistes :
« Tous les jeunes Européens devraient pouvoir étudier une langue ancienne, pour renouer avec leurs racines. Y compris ceux qui sont issus de l’immigration : accéder à la langue et à la culture antiques, c’est accéder à une compréhension en profondeur de la culture d’accueil du pays et se donner la chance de l’intégration. (…) Devant l’émiettement et la spécialisation des disciplines, les langues anciennes devraient se révéler indispensables partout en Europe. Sans elle, les élites ne seront jamais que de fausses élites, incapables de s’élever au-dessus des préoccupations spécifiques à leurs domaines limités d’origine. »
Le creuset de la culture européenne Marie-France Kalantzis, auteur de la méthode
4. Militer
Il faut oser, il faut défendre ce patrimoine qui nous a aidés à nous construire. Car, si l’on réfléchit, qui peut transmettre cet enseignement ? Celles et ceux qui l’ont reçu dans leur éducation, leur cursus, etc. Or être un enseignant de lettres classiques signifie que l’on a la chance de pouvoir enseigner les langues anciennes. De quel droit ne donnerait-on pas à d’autres (à beaucoup d’autres) la chance qu’on a eue soi-même ?
La nécessité de militer
Quand on constate que pour un même public scolaire a priori peu favorisé, tel lycée de la Seine-et-Marne ouvre en seconde des sections de grec pour 81 hellénistes, tandis que tel autre ferme un enseignement du latin où n’étaient inscrits que 3 élèves, il va de soi que l’on a le choix entre entonner le péan ou s’adjoindre au chœur des pleureuses, mais qu’en tout état de cause, et quasiment au quotidien, l’heure est à la mobilisation.
Roger FROMONT – IA-IPR de Lettres - L’Echo des Lettres n°1 – décembre 2001
Le grec n’est pas affaire de spécialistes, mais rencontre formatrice pour tout esprit humain. Chacun, quelle que soit sa discipline, peut en attendre beaucoup. (...) Cessons donc de caser Homère dans les lycées à l’heure de la cantine, arrêtons de parquer Sophocle et Euripide dans des options presque impraticables, sans impact sur les moyennes ni les examens. L’étude du grec est une école de liberté, de rigueur et de beauté. Apprendre qu’elles peuvent coexister n’est pour personne une leçon inutile.
Roger – Pol DROIT - La Chronique – Le Monde (15 septembre 2000)